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- 💵 ➡️ Elle a géré un empire de 424 milliards avec 10 enfants.
💵 ➡️ Elle a géré un empire de 424 milliards avec 10 enfants.
Bon dimanche, bonne fête des Mères à toutes les mamans de ce monde.
Aujourd'hui, pour célébrer la fête des Mères, j'aimerais te parler d'une femme que tu connais probablement pas. Pourtant, tu fais affaire avec ce qu'elle a bâti presque chaque semaine.
Son nom, c'est Dorimène Desjardins. Pis son histoire, c'est probablement la plus grande histoire d'acquisition d'entreprise jamais réalisée par une femme au Québec.
Une mère de 10 enfants qui a cofondé, opéré et protégé ce qui est devenu la plus grande coopérative financière en Amérique du Nord. 7,5 millions de membres. 424 milliards de dollars en actifs. Tout ça a commencé dans sa cuisine, à Lévis, pendant que son mari était à Ottawa 6 mois par année.
C'est une histoire d'acquisition. Pis c'est une histoire de mère.
La fille de Sorel qui savait compter
Dorimène Roy est née le 17 septembre 1858 à Sorel, dans une famille modeste. Son père était capitaine de bateau à vapeur. Sa mère avait pas les moyens de lui offrir une éducation. À deux ans, ses parents l'ont confiée à sa tante Louise, qui vivait à Lévis avec son mari, un couple plus aisé qui n'avait pas d'enfants.
C'est grâce à eux que Dorimène a reçu une éducation qu'elle aurait jamais eue autrement. Au couvent Notre-Dame-de-Toutes-Grâces, elle apprend à lire, à écrire, à compter, à gérer les finances d'un ménage. Des compétences que la plupart des femmes de l'époque n'avaient simplement pas.
En 1879, à 20 ans, elle épouse Alphonse Desjardins, un journaliste du Canadien qui habite à quelques rues de chez elle. Ils s'installent à Lévis. De leur union naissent 10 enfants, dont 3 mourront en bas âge.

La ministre des Finances de la famille
En 1892, Alphonse obtient un poste de sténographe au Parlement fédéral à Ottawa. Le problème : le job l'oblige à quitter Lévis pendant 4 à 6 mois par année, chaque année. Dorimène se retrouve seule avec les enfants, le ménage, les finances, tout.
Elle gère le budget familial avec une telle rigueur qu'Alphonse la surnomme sa « ministre des Finances ». C'est pas une blague. C'est un compliment sincère. Dorimène tient les comptes de la famille au centime près pendant que son mari est absent la moitié de l'année.
Pis c'est exactement cette compétence-là — la gestion financière quotidienne, la rigueur, la capacité de faire marcher une opération seule — qui va devenir le fondement de ce qui vient ensuite.
6 décembre 1900 : la fondation dans la cuisine
À Ottawa, Alphonse assiste à un débat sur l'usure à la Chambre des communes. Un député donne l'exemple d'un citoyen condamné à payer 5 000 $ d'intérêts sur un emprunt de 150 $. Les petits emprunteurs sont à la merci des prêteurs à taux abusifs. Les banques traditionnelles prêtent seulement aux industriels et aux commerçants anglophones. Le monde ordinaire a nulle part où aller.
Alphonse passe 3 ans à faire des recherches sur les modèles de crédit coopératif en Europe. Il correspond avec des experts en Italie, en Allemagne, en France. Pis les 14 assemblées préliminaires pour fonder la première caisse populaire se tiennent où? Dans la résidence familiale des Desjardins. La maison de Dorimène. C'est elle qui reçoit, qui organise, qui prépare les documents.
Le 6 décembre 1900, Dorimène et Alphonse cofondent la Caisse populaire de Lévis. C'est la première coopérative d'épargne et de crédit en Amérique du Nord. Le siège social, c'est leur maison. La salle des transactions, c'est leur salon.

La gérante sans titre : 1903-1906
Voici le bout de l'histoire que personne raconte.
À partir de 1903, Alphonse est toujours à Ottawa la moitié de l'année. La Caisse populaire de Lévis est ouverte. Il y a des membres. Il y a des dépôts. Il y a des prêts à approuver. Quelqu'un doit opérer la caisse au quotidien.
Ce quelqu'un, c'est Dorimène.
De 1903 à 1906, elle assume la gérance complète de la Caisse populaire de Lévis. Sans titre officiel. Sans salaire. Le conseil d'administration lui verse 50 $ par année — une somme symbolique. Elle est autorisée à signer les reçus au nom du gérant, à signer des chèques jusqu'à 500 $, à recevoir les dépôts, pis à accorder des prêts aux clients réguliers.
En 1903 seulement, elle consacre 33 semaines de son temps à la comptabilité de la Caisse. Trente-trois semaines. Tout en élevant ses enfants, dont le plus jeune a un an.
Le titre officiel de gérante, c'est celui de son mari. Mais dans les faits, c'est Dorimène qui opère l'entreprise. C'est elle qui voit les membres. C'est elle qui tient les livres. C'est elle qui prend les décisions au jour le jour.
Pis c'est ici que je veux m'arrêter une seconde. Parce que ce que Dorimène a fait entre 1903 et 1906, c'est exactement ce qu'on enseigne chez Libe Capital. Elle a pas fondé une entreprise à partir de zéro. Elle a pris une opération existante — la caisse que son mari avait cofondée — et elle l'a gérée, améliorée, et fait croître pendant qu'il était absent. C'est de l'opération. C'est de la gestion de cash flow. C'est du repreneuriat avant que le mot existe.

Après Alphonse : la gardienne de l'empire
En 1915, Alphonse tombe malade. Dorimène devient sa porte-parole auprès de ses collaborateurs. En 1920, Alphonse meurt à 65 ans. À ce moment-là, il a participé personnellement à la fondation de plus de 163 caisses populaires — 136 au Québec, 18 en Ontario, au moins 9 aux États-Unis. Pis Dorimène a contribué à la fondation de plus de 140 d'entre elles.
Après la mort de son mari, Dorimène ne se retire pas. Au contraire. Elle devient la dépositaire de sa vision. Les dirigeants des caisses la consultent régulièrement. Elle acquiert une autorité morale que personne conteste.
En 1921, elle collabore à la fondation de l'Union régionale des caisses populaires Desjardins du district de Québec. En 1923, elle est nommée vice-patronne du Conseil — un titre honorifique mais qui reflète son influence réelle sur le mouvement.
Entre 1924 et 1926, elle intervient dans plusieurs débats pour s'assurer que la direction des caisses reste fidèle à la philosophie de son mari. Quand certains dirigeants veulent centraliser les opérations, Dorimène s'y oppose. Elle protège le modèle coopératif local que le couple avait construit ensemble.
Le journal L'Action catholique de Québec écrira qu'il faut admettre que « sans elle, les Caisses populaires Desjardins n'existeraient probablement pas. »
Elle décède le 14 juin 1932, à 73 ans. Les caisses populaires lui organisent des obsèques imposantes à Lévis. En 2008, elle est officiellement reconnue comme cofondatrice du Mouvement Desjardins. En 2012, le gouvernement du Canada la désigne personne d'importance historique nationale — plus de 40 ans après son mari.

Ce que ça a donné
La petite caisse populaire fondée dans la cuisine de Dorimène en 1900 est devenue le Mouvement Desjardins. Aujourd'hui, c'est 7,5 millions de membres et clients. 424 milliards de dollars en actif total. La première coopérative financière en Amérique du Nord. Un des plus grands groupes financiers au Canada.
Tout ça a commencé avec une femme qui savait compter, qui gérait une opération seule pendant que son mari était à Ottawa, et qui a refusé de laisser mourir ce qu'ils avaient bâti ensemble.
Pourquoi je te raconte ça aujourd'hui
Parce que c'est la fête des Mères. Pis parce que l'histoire de Dorimène, c'est pas juste une belle histoire. C'est un cas d'école en acquisition et en opération d'entreprise.
Elle a pas inventé le modèle coopératif. Son mari l'avait développé à partir de recherches européennes. Mais elle a opéré l'entreprise. Elle l'a fait croître. Elle a protégé la vision quand le fondateur est parti. C'est exactement ce qu'un bon repreneur fait.
Pis au Québec en ce moment, les femmes représentent seulement 26,4 % des repreneurs, selon Repreneuriat Québec. Une femme sur quatre. Alors que 40 % des entreprises privées au Canada appartiennent à des femmes.
Il y a 16 000 entreprises au Québec qui cherchent un repreneur dans les 12 prochains mois. 5 000 d'entre elles vont fermer faute de relève. Pis 61 % des propriétaires ont aucun plan de succession.

Dorimène Desjardins a prouvé qu'une mère de 10 enfants, sans titre, sans salaire, sans reconnaissance officielle, pouvait opérer et faire croître ce qui allait devenir un empire de 424 milliards de dollars.
La barrière, c'est pas le genre. C'est pas le capital. C'est pas l'expérience. La barrière, c'est de pas savoir que c'est possible.
Maintenant tu le sais.


Bonne fête des Mères à toutes les mamans. Pis à toutes celles qui pensent à acheter une entreprise : Dorimène l'a fait en 1903 avec 10 enfants, pas de titre, pis 50 $ par année de salaire. On se reparle la semaine prochaine.
– Hubert Côté Fondateur, Libe Capital
Ce contenu est publié à titre éducatif et informatif uniquement. Il ne constitue pas un conseil financier, juridique, fiscal ou professionnel. Libe Capital n'est pas un cabinet de courtage, un conseiller en valeurs mobilières ni un cabinet de planification financière au sens de la Loi sur les valeurs mobilières du Québec. Toute décision d'investissement ou d'acquisition devrait être prise après consultation avec des professionnels qualifiés (comptable, avocat, fiscaliste, évaluateur d'entreprise agréé). Les informations présentées peuvent changer et ne doivent pas être considérées comme des recommandations personnalisées. Libe Capital, ses dirigeants et ses employés déclinent toute responsabilité quant aux décisions prises sur la base de ce contenu.
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